Les chefs de projet ont-ils vraiment besoin de compétences techniques ?
La réponse définitive est oui.
Parfait, alors bouclons cet article et passons à autre chose, non ?

Ok, mais attendez. Voilà où cela se complique un peu :
- Comment définissez-vous les compétences « techniques » ?
- De quelles entreprises et industries parlons-nous ?
- Le nombre de membres dans l’équipe ou la taille de l’entreprise du chef de projet a-t-il de l’importance ?
Après avoir discuté avec neuf chefs de projet expérimentés, réfléchi à ma propre expérience, et gardé à l’esprit les éléments évoqués, je vous propose un point de vue objectif et tourné vers l’avenir sur ce dont les chefs de projet ont besoin pour réussir en 2025 et au-delà.
Que voulons-nous dire par compétences techniques ?
Commençons par le début. Lorsqu’on parle de compétences techniques, on ne fait pas référence à la saisie de données sur Excel ou à la maîtrise de l’environnement Google. Si vous travaillez au 21e siècle avec un ordinateur portable et une connexion Wi-Fi, cela relève de la littératie numérique de base.
J’ai consulté Karen Chong, Senior Program Manager chez Stellar Elements, pour qui « les compétences techniques sont celles dans des domaines techniques comme la programmation ou les bases de données. »
Donc, une compétence technique serait de savoir coder dans des langages comme Python, Java, C++, etc., pour créer des logiciels, applications ou sites web. Ou comprendre comment concevoir, gérer et interagir avec des bases de données à l’aide d’outils comme SQL.
Bien que savoir coder soit une compétence technique précieuse, ce n’est pas la seule. Pensez aussi aux compétences nécessaires pour analyser des données, naviguer dans des plateformes cloud comme AWS ou Azure, ou bien comprendre les menaces liées à la cybersécurité.
Voilà ce que certains appellent des compétences « dures » — à l’inverse des « soft skills » comme la communication, le leadership, le travail d’équipe et la gestion du temps.
Il est également important de se rappeler que les compétences techniques varient selon le secteur dans lequel exerce le chef de projet. Par exemple, un chef de projet en développement logiciel aura besoin de compétences techniques différentes de celles d’un chef de projet dans le BTP.
L’argument du « non »
D’après le Project Management Institute, jusqu’à 90 % du temps d’un chef de projet est consacré à la communication.
Je peux en témoigner — la majeure partie de mon temps en tant que chef de projet (plus précisément Responsable Rédaction dans une startup dédiée à la santé mentale) a été consacrée à demander des retours aux membres de l’équipe, à transmettre des feedbacks au CEO, à garantir notre respect des échéances en équipe, et surtout, à garder les attentes des parties prenantes réalistes quant aux résultats atteignables.
Notamment, le PMI accorde également une grande importance aux « power skills » — communication, résolution de problèmes, leadership collaboratif et réflexion stratégique. Le besoin de ces compétences est étayé par des données solides et vérifiables — issues du PMI qui, il faut le dire, mettent particulièrement en avant leur concept de power skills.

Leurs recherches montrent que les organisations qui misent sur les power skills réussissent mieux leurs projets, en atteignant les objectifs visés. De plus, elles gaspillent moins d’argent à cause de mauvaises performances de projet par rapport à la moyenne mondiale (4,8 % contre 5,2 %), et bien moins que celles qui négligent ces compétences (8,8 %).
Fred Baker, Principal Consultant et fondateur de Integrated Human, soutient que la capacité d’apprendre et de s’adapter en tant que chef de projet est plus importante que n’importe quelle compétence technique spécifique.
Et il n’a pas tort :
Vous pouvez devenir le roi de PowerBI et le client passe à Tableau. Certaines compétences sont transférables entre les deux, mais ce qui compte le plus, c’est votre capacité à apprendre et à vous adapter à ce qui est nécessaire.
En résumé, il existe de solides arguments en faveur du fait que les compétences transférables et non techniques jouent un rôle plus important dans la réussite d’un chef de projet que l’expertise technique. Mais avant d’en rester là, jetons un œil à l’autre côté de l’argumentaire.
L’argument qui dit « Oui »
Pour développer cet aspect de l’argumentaire, je souhaite partager un peu plus sur mon expérience en tant que chef de projet.
J’ai mentionné auparavant avoir été responsable de la rédaction dans une startup en santé mentale. Et bien sûr, comme c’est souvent le cas dans une petite équipe de startup, mon rôle ne s’est pas arrêté au contenu. J’encadrais des rédacteurs, répondais aux tickets du support client, aidais les designers sur l’interface de l’application, et faisais le lien entre la rédaction, la recherche et les opérations. Vous voyez le tableau : il n’est pas rare qu’un chef de projet doive porter plusieurs casquettes.
C’était un rôle exigeant. Être extraverti sur le plan digital m’a clairement aidé, tout comme mes compétences en communication écrite et orale. Mais ce qui m’a vraiment permis de réussir, c’est une compréhension fondamentale de la technologie. Je ne suis pas développeur, ni expert en SQL.
Néanmoins, j’ai pris le temps de me familiariser avec Figma pour l’UI, Intercom pour le support client, et Mixpanel pour l’analytics : cela m’a permis de parler intelligemment de notre produit et d’intervenir rapidement pour corriger de petits bugs comme un fichier Figma mal formaté sans avoir besoin de solliciter les designers.
Ainsi, je pouvais orienter la stratégie de contenu de façon plus éclairée. Par exemple, via Intercom, je savais que nos clients se plaignaient souvent du passage soudain à une version payante. Comment les préparer à ce changement via des messages intégrés à l’application pour éviter l’effet de surprise ? Ou encore, Mixpanel révélait qu’un grand nombre d’utilisateurs abandonnaient après le troisième écran de l’un de nos parcours. Que se passait-il ? Était-ce un problème d’UI, de contenu ou de développement ?
J’ai réussi dans mon rôle car, si quelque chose dérapait, je savais où chercher, comment interpréter les données, et à qui les transmettre.
Néanmoins, il est important de replacer mon exemple dans son contexte : je travaillais au sein d’une équipe d’une douzaine de personnes, dans une entreprise de développement logiciel, et entièrement à distance. Je n’avais pas besoin de compétences techniques pointues — seulement de celles qui fluidifiaient les processus de validation et de mise en ligne.
Megha Sharda, alors responsable des sciences comportementales dans mon ancienne entreprise, travaillant de près avec les rédacteurs, chercheurs, et ingénieurs, partage cet avis : « Je ne compte pas MS Office et les recherches sur Google comme des compétences. Mais maîtriser les bases des logiciels et outils nécessaires au projet en question est important. »
En résumé : les chefs de projet ont bel et bien besoin de compétences techniques spécifiques au poste et à l’entreprise, surtout lorsqu’ils travaillent dans de petites équipes. Même un savoir technique limité sur des compétences clés peut accélérer des processus essentiels au succès du projet.
Melody MacKeand, cheffe de projet certifiée et fondatrice de son cabinet de conseil, ajoute que « l’expertise technique est plus fréquemment demandée dans les petites organisations, où les membres de l’équipe se partagent plusieurs fonctions. Plus l’organisation est grande, plus les rôles sont spécialisés. »
Elle recommande aux futurs chefs de projet « d’acquérir une culture générale plutôt qu’une expertise pointue », en se concentrant sur des domaines comme l’UX/UI, les bases de la QA et les systèmes de gestion de contenu.
Pour répondre à cette question, j’ai aussi échangé avec Katy Flatt—Directrice Culture & Opérations d’un collectif de freelances, Optimist—et l’une de mes cheffes de projet actuelles.
Elle prend de la hauteur et me donne une réponse tenant compte de la dimension « remote first » des environnements de travail du XXIe siècle :
« Le rôle vise avant tout à tenir les projets dans les délais, dans le budget, et à huiler les rouages. Avoir des processus faiblement techniques introduit beaucoup plus de friction et de risques d’erreurs. »
Elle reconnaît que si certains projets peuvent être menés avec de faibles compétences techniques, « ce n’est pas très efficace à moins de ne gérer qu’un nombre très limité de projets. C’est encore moins probable aujourd’hui, alors que tant de travailleurs opèrent en remote ou en hybride. Un minimum de compétences techniques est nécessaire pour permettre au chef de projet de créer et maintenir des systèmes facilitant la transmission des projets, le suivi et le retour d’information avec les parties prenantes, les présentations clients et l’ensemble des intervenants. »
Elle ajoute :
« Je connais au moins une personne qui serait un·e chef de projet incroyable, mais qui a de faibles compétences techniques, et c'est vraiment le seul obstacle qui l'empêche d'exceller. »
Et cela se confirme : 46 % des projets dans les entreprises dotées de mauvaises technologies de gestion de projet dépassent les budgets.
Alors, qui a raison ?
Tous le monde ! (Ou presque.)
Bien qu’il faille un minimum de compétences techniques en tant que chef de projet dans notre monde axé sur le numérique, la vérité est qu’il n’y a pas de réponse unique concernant le niveau de compétences techniques requis pour les chefs de projet.
Cela dépend de plusieurs facteurs :
- Secteur d’activité : Un·e chef de projet dans la construction devra peut-être être à l’aise avec les logiciels de CAO, les outils d’IA pour la gestion de projet en construction, comprendre les normes du bâtiment et interpréter les plans. À l’inverse, un·e chef de projet dans la santé devra être familier avec les systèmes de dossiers médicaux électroniques (DME), les technologies d’imagerie médicale et les réglementations en matière de confidentialité des données.
- Taille et structure de l’entreprise : Dans une petite start-up, un·e chef de projet peut être responsable de tout, de l’installation des outils de gestion de projet à la résolution des problèmes techniques d’un site web. Cependant, dans une grande entreprise, un·e chef de projet aura accès à un service informatique dédié et pourra se concentrer sur la coordination avec les équipes techniques spécialisées.
- Type de projet : Un·e chef de projet en charge de la refonte d’un site web devra bien connaître le développement front-end et les principes UX/UI. Mais un·e chef de projet supervisant la mise en place d’un nouveau CRM devra comprendre la migration de données, l’intégration de systèmes et la formation des utilisateurs.
- Forces et faiblesses individuelles : Un·e chef de projet avec un bagage en analyse de données pourra exceller dans le suivi des métriques de projet et l’identification des risques potentiels. Et un·e chef de projet avec de solides compétences en communication sera sans doute plus à l’aise pour gérer les attentes des parties prenantes et faciliter la collaboration interdisciplinaire.
Comment aborder les aspects techniques d’un projet si vous n’êtes pas une personne technique
Alors, que faire si vous n’êtes pas une personne technique ?
Vous devez être en mesure de « parler le langage » de la compétence pour traduire ce qui doit être communiqué, selon Laura Sliva, designer graphique interdisciplinaire.
Melody appelle cela être techniquement-adjacent : « Les chefs de projet devraient avoir une compréhension de base du langage technique afin de pouvoir s’exprimer de façon réfléchie dans les milieux techniques. »
Voici comment aborder le côté technique des choses même si vous n’êtes pas une “personne tech” :
Expérimentez avec des outils no-code
Les outils no-code proposent des interfaces visuelles et des éléments à glisser-déposer, ce qui vous permet de créer sans écrire la moindre ligne de code. C’est un excellent moyen de comprendre comment un logiciel est conçu et comment les différentes parties fonctionnent ensemble.
En tant que chef de projet, même si vous ne codez pas, cela peut être très utile. Vous aurez une meilleure compréhension du processus de développement, ce qui facilitera la communication et la collaboration.

De plus, les outils no-code sont parfaits pour expérimenter et tester de nouvelles idées.
Vous souhaitez voir comment une nouvelle fonctionnalité fonctionne ? Réalisez rapidement un prototype avec un outil no-code et obtenez des retours avant d’investir beaucoup de temps et de ressources dans le développement.
Relisez les communications écrites
Beaucoup d’informations importantes s’échangent à l’écrit, que ce soit sur Slack, dans des mises à jour sur GitHub, ou dans la documentation sur Notion (ou une alternative à Notion). C’est d’autant plus vrai pour les équipes à distance qui n’ont pas le luxe de se voir régulièrement en face à face.
Les discussions techniques peuvent être particulièrement ardues à suivre, remplies de jargon et de détails complexes. Cela paraît évident, mais rappelez-vous de ralentir et de relire. Cela vous permet :
- Assimiler à votre rythme : Fini le survol en panique. Prenez votre temps, recherchez ces acronymes bizarres, et comprenez réellement ce qui est dit.
- Repérer les problèmes potentiels : Relire vous aide à repérer ces moments de « Attendez, quoi ? » avant qu'ils ne deviennent de vrais blocages.
- Garder tout le monde aligné : Assurez-vous que toute l’équipe reste sur la même longueur d’onde, même lorsque vous n’êtes pas dans la même pièce.
Pairing
Travailler en binôme avec quelqu’un—peu importe qui—peut vraiment être utile lorsque vous devez résoudre un problème ou accomplir une tâche. Invitez votre lead technique pour une synchronisation rapide. Mettez un développeur de côté pendant 10 minutes. Cette collaboration directe est inestimable.
C’est ainsi que j’ai développé un œil critique pour l’UI : en « faisant équipe » avec un designer UX pour comprendre comment l’ergonomie mobile pouvait impacter la lisibilité de notre contenu.

Utilisez des analogies et des métaphores
Le langage des concepts techniques peut sembler étranger. Rendez-les plus compréhensibles avec des analogies et des métaphores.
Par exemple, l’informatique en nuage est comme un coffre-fort bancaire pour vos données. Sûr, sécurisé, et accessible de partout avec une connexion internet. Plus besoin de vous soucier de l’entretien du coffre—la banque (le fournisseur cloud) s’occupe de tout.
Trouvez un responsable technique
Chaque projet possède un expert technique—quelqu’un qui maîtrise vraiment son domaine. Votre mission est de le trouver ! C’est votre référent pour tout ce qui touche à la technique. Il peut répondre à vos questions, vous aider à comprendre le jargon, et sera en quelque sorte votre bouée de sauvetage lorsque les choses se compliquent.
Comment développer des compétences de PM pérennes
J’ai interrogé mon cercle d’experts : Si vous ne deviez choisir QU’UNE compétence technique pour l’avenir de la gestion de projet, laquelle choisiriez-vous ?
Deux compétences sont ressorties du lot :
Résolution technique de problèmes
Chong souligne que les chefs de projet doivent être technologiquement adaptables. Cela implique d’aller au-delà de la simple connaissance de différentes technologies et de développer la capacité à apprendre rapidement et à appliquer de nouveaux outils et systèmes à mesure que le projet évolue.
« Si c’est une agence de design, je dirais d’apprendre Keynote et PowerPoint, ou Figma. Si c’est AWS, je pourrais parler d’informatique en nuage. Donc si je devais vraiment n’en retenir qu’une, ce serait la capacité à résoudre des problèmes dans des domaines techniques, ce qui implique d’apprendre au moins en partie la technologie concernée. »
Auteur à succès et contributeur régulier au World Economic Forum et à Forbes, Bernard Marr a publié ce sondage sur son profil LinkedIn où la résolution de problèmes apparaît comme la grande gagnante pour un avenir orienté tech :

Application de l’IA
Chaque année, environ 48 000 milliards de dollars sont investis dans des projets à l’échelle mondiale. Pourtant, seulement 35 % de ces projets sont considérés comme des réussites, selon le Standish Group. Il est donc clair qu’un changement est nécessaire. Et l’IA semble être la clé.
Gartner prévoit que d’ici 2030, un incroyable 80 % des tâches de gestion de projet seront gérées par l’IA. Propulsées par le big data, le machine learning (ML) et le traitement du langage naturel.
Matthew Fox, expert de la communauté DPM, affirme que les chefs de projet doivent comprendre « l’application de l’intelligence artificielle » et qu’il sera essentiel pour eux d’avoir « une connaissance pratique de ce qu’elle peut faire, tant pour les projets que pour les individus ».
Ce n’est pas un fantasme futuriste—cela se produit déjà maintenant.
Dans un article de Harvard Business Review, « Comment l’IA va transformer la gestion de projet », les auteurs expliquent comment les outils pilotés par l’IA automatisent les tâches routinières, fournissent des rapports d’avancement en temps réel, et facilitent la communication entre membres de l’équipe.
Les assistants numériques analysent les données historiques, les plannings projet et les interactions utilisateurs, capturant les informations critiques et offrant un support personnalisé. L’assistant numérique de gestion de projet d’Oracle, récemment annoncé, en est un exemple.

Avec tous ces changements à l’horizon—de l’IA à ce qui nous attend ensuite—il est temps de répondre à notre question initiale. (Encore une fois.)
Le mot de la fin
La vraie question n’est pas de savoir si vous avez besoin de compétences techniques—c’est de savoir lesquelles vous sont nécessaires et jusqu’où vous devez aller.
Être « techniquement adjacent », c’est la clé—vous n’avez pas besoin d’être un chef de projet entièrement technique, mais il faut en savoir assez pour comprendre ce qu’il se passe, repérer les éventuels problèmes, et savoir quand faire appel aux experts. Cela est d’autant plus vrai maintenant que beaucoup d’entre nous travaillent à distance et vivent avec des outils numériques.
Comme le dit Fred Baker (et j’adore cette citation) : Le véritable atout est de savoir apprendre et s’adapter.
Dans un monde où l’outil révolutionnaire d’aujourd’hui sera dépassé demain, c’est peut-être là la compétence technique la plus précieuse de toutes.
